Janvier : l’atlas forestier de la France, 1912

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Atlas forestier de la France : département des Côtes-du-Nord, 1912 (in DAUBRÉE Lucien, statistiques et atlas des forêts de France d’après les renseignements fournis par les agents des Eaux et Forêts, Paris, 1912. (AD22, 7 bi 115)
Atlas forestier de la France : département des Côtes-du-Nord, 1912 (in DAUBRÉE Lucien, statistiques et atlas des forêts de France d’après les renseignements fournis par les agents des Eaux et Forêts, Paris, 1912. (AD22, 7 bi 115)

Surnommé parfois « les statistiques Daubrée », l’atlas forestier de 1912 est une référence pour les historiens des forêts françaises. Il est né du constat d’une pénurie en bois d’œuvre et d’industrie au début du XXe siècle. La mauvaise gestion des forêts publiques et privées apparaît alors au grand jour et la réalisation d’un inventaire général des massifs forestiers et de leur contenance s’avère plus que nécessaire pour remédier à la situation.

En 1908, une résolution « invitant le gouvernement à fournir au Parlement un inventaire général et sommaire des domaines forestiers de la France » est votée à l’unanimité par les députés. La coordination de la publication est confiée à Louis Alfred Lucien Daubrée, directeur de l’administration des forêts, originaire de Nancy et diplômé de l’école nationale forestière en 1868. Commencée en 1908, l’enquête s’achève deux ans plus tard, en 1911. Elle est publiée sous le titre Statistiques et atlas des forêts de France d’après les renseignements fournis par les agents des Eaux et Forêts. L’ouvrage est composé de deux volumes (49 cm X 32 cm) dont l’introduction est signée par Lucien Daubrée lui-même. L’auteur y explique notamment les deux statuts principaux des forêts en France :

« Au point de vue administratif, les bois se divisent en deux grandes catégories : ceux qui sont soumis au régime forestier et gérés par l’Administration des Eaux et Forêts dépendant du Ministère de l’Agriculture, savoir : les bois domaniaux [c’est-à-dire appartenant à l’État], la plus grande partie des bois communaux et des bois d’établissements publics ; et ceux non soumis au régime forestier, c’est-à-dire : les bois particuliers et un certain nombre de bois communaux et d’établissements publics. »

Lucien Daubrée souligne le fait qu’en 1908, si la gestion des bois soumis au régime forestier est naturellement bien connue de l’administration, celle de la seconde catégorie reste peu ou mal connue alors qu’elle regroupe pourtant une surface de bois deux fois plus importante que la première.

Après l’introduction, chaque département fait l’objet d’une notice composée d’une carte et de tableaux statistiques. Les cartes font apparaître en rouge les massifs forestiers. Les statistiques, quant à eux, répertorient des informations générales sur la constitution géologique du territoire, la superficie et les contenances des bois soumis et non soumis au régime forestier. Le taux de boisement, les principales essences, les modes de traitement et la production annuelle totale sont également mentionnés. Ainsi, pour les Côtes-du-Nord, on apprend que le taux de boisement du département est seulement de 4,7 % (contre 11 % de nos jours), et que les essences principales sont le chêne, le hêtre et le châtaignier.

En 2012, un colloque a été organisé par l’IGN et L’INRA pour commémorer le centenaire de la publication rendant ainsi hommage à Lucien Daubrée. Même si la plupart des historiens incitent à rester prudent face aux données statistiques de ce type de publication, susceptibles d’être parfois erronées, « les statistiques Daubrée » demeurent un ouvrage de référence qui témoignent d’un travail d’enquête dirigé avec sérieux et rigueur.

Pour plus d’informations :

Février : l’approvisionnement en bois de chauffage (1900-1950)

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Le marché au bois de Paimpol, carte postale, vers 1900 (AD22, 16 Fi 2738)
Le marché au bois de Paimpol, carte postale, vers 1900 (AD22, 16 Fi 2738)

S’approvisionner en bois de chauffage a toujours été une préoccupation majeure. Les deux documents présentés ici illustrent bien l’organisation de la coupe et de la vente du bois de chauffage vers 1900 puis en 1945 lors de la reconstruction économique du pays.
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La carte postale de la place du marché de Paimpol, du début du XXe siècle, représente le « marché au bois ». Cette expression, que l’on retrouve partout en France, révèle la place fondamentale du bois dans la vie quotidienne des habitants. Ici prise sur la place du Martray (marché), la photographie témoigne d’une France paysanne bien loin de la motorisation où les échanges commerciaux de proximité dominent. Le marché est à la fois un lieu de sociabilité, comme le montrent ces groupes qui discutent et un nécessaire lieu de vente et d'approvisionnement.  On vend ici du bois dit "allume feu",  la "charbonnette",  bois de feu de moins de 6 cm de diamètre utilisé pour démarrer les flambées.

Le second document, est un prospectus de vente de bois de chauffage à la fin de la Deuxième Guerre mondiale par la Coopérative Agricole des producteurs Forestiers. La situation économique du département en 1945 est complexe. Les difficultés de transport perdurent. Le trafic portuaire est paralysé. Le premier hiver est rude et le rationnement se poursuit (250 grammes de viande à Dinan en septembre 1944). Le chômage et l'inflation progressent. Le pays manque d'argent pour relancer l'économie.

Tract publicitaire de la coopérative agricole des producteurs forestiers, vers 1945 (AD22, 5 W 379)
Tract publicitaire de la coopérative agricole des producteurs forestiers, vers 1945 (AD22, 5 W 379)

Pour le chauffage domestique, la pénurie de charbon, dont la production s'est écroulée en France comme dans toute l'Europe, rend primordiale l'utilisation de bois de chauffe.  À cela s'ajoute, une inflation très forte qui concerne tous les produits du quotidien comme les matières premières.  Le ministère de l’économie se voit dans l’obligation de réglementer la coupe du bois de chauffage afin d’approvisionner la population le mieux possible sans hausse exagérée des prix pour l'acheteur. Une coopérative est ainsi créée dans le département contribuant à une normalisation et une stabilisation de ces prix.

Dans un rapport adressé au ministre de l’économie en date du 22 avril 1947, le préfet du département de Côtes-d’Armor indique que « au cours de cet hiver, les besoins de la population avaient été chiffrés aux environs de 200 000 stères. Une enquête conduite par le service des Eaux-&-Forêts dans toutes les communes du département, a permis de mettre seulement sur pied, une imposition de 80 000 stères qui n'a pu être entièrement réalisées». Il précise aussi que les « talus sont épuisés en bois de feu, réserve faite des baliveaux des bois d’œuvre , et de la provision qu'il convient honnêtement d’abandonner aux exploitants agricoles pour leur propre consommation». De plus, des inégalités géographiques apparaissent. La région de Lannion, peu boisée, subit de plein fouet la pénurie. Le préfet doit alors organiser un approvisionnement sur des régions proches des voies de chemin de fer, ce type de transport étant moins onéreux que les transports par camions.

Ainsi contrairement aux espoirs qu'elle avait pu susciter, la Libération n'a pas marqué une rupture fondamentale sur le plan de la vie quotidienne : les mesures de contraintes et de restrictions économiques subsistent pendant plusieurs années encore. Ce n’est que le 1er décembre 1949 que disparaissent les derniers tickets de rationnement.

Mars : l’abbaye de Coat Malouen et son bois, 1705

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Plan ou carte figurative des bois, étangs et terres de l’abbaye Notre-Dame de Coetmalouen, dressé par ordre du roi par G. Marchand , procureur de Coetmalouën, 1705. (AD22, H 289)
Plan ou carte figurative des bois, étangs et terres de l’abbaye Notre-Dame de Coetmalouen, dressé par ordre du roi par G. Marchand , procureur de Coetmalouën, 1705. (AD22, H 289)

Ce très beau plan aquarellé représente l’abbaye cistercienne de Coat Malouen et son environnement. Il témoigne du lien étroit entre les moines cisterciens et la forêt. Dès le Moyen Age, en effet, les cisterciens ont souhaité s’installer dans des lieux isolés et paisibles, dits « déserts », qu’ils ont aménagés. Réputés grand défricheurs, les cisterciens ont toutefois veillé à préserver les massifs forestiers, l’approvisionnement en bois de chauffage et en bois de construction demeurant un apport économique essentiel pour leur monastère.

Le plan est orienté par une rose des vents dont la flèche, indiquant le nord, prend la forme d’une fleur de lys, symbole royal. Les bâtiments et la forêt sont dessinés selon les principes d’une vue cavalière, c’est-à-dire en perspective. Malgré des proportions parfois hasardeuses, l’emplacement de la plupart des éléments (les bourgs, les hameaux, les chapelles, la forêt et les étangs) correspond encore aujourd’hui à l’existant. On reconnaît ainsi le bourg de Saint-Conan et son étang au nord-est du plan. La représentation des bâtiments de l’abbaye est cependant surprenante. En effet, le cloître ne paraît pas fermé. De plus, les traces d’un repentir semblent figurer un carré jardiné à l’est du bâtiment.

A l’ouest, la forêt se situe bien entre l’abbaye au sud et l’Étang-Neuf au nord. Les arbres sont schématiques : les troncs et les feuillages sont toujours dessinés dans le même sens, obéissant à des critères stylistiques de cartographie de l’époque. Il est à noter, cependant, que les sentiers, les rochers et les cours d’eau, dont les principaux sont les rivières du Trieux et du Dourdu, ne sont pas représentés.

L’encart en bas à droite nous informe  que ce plan a été exécuté par  le procureur de l’abbaye par ordre du roi en 1705 :
« Plan ou carte figurative des bois, étangs, terres de l’abbaye Notre-Dame de Coetmalouën pour satisfaire aux ordres de de sa majesté. J’ai fournie la présente déclaration des dits bois au sieur Delaunay Melay commissaire en cette part laquelle déclaration, j’affirme estre véritable à Rennes ce dix septième octobre Mil sept cent cinq.
L’ancien bois marqué au septentrion de ladite abbaye contient deux cent quarante arpans tous bois de [hêtre] et presque tous sur leur retour.
outre lesquels les religieux de Coët malouen ont planté depuis quinze ans
suivant les ordres de Monsieur le Grand maître de la Province autour
de ladite abbaye et métairie environ cinq arpans à Rennes le dit jour du dix septième
octobre Mil sept cent cinq Guillaume le Marchand procureur de Coetmalouën »

Ce plan offrant une vision globale du massif forestier de Coat Malouen au début du XVIIIe siècle a sans doute été exécuté dans le prolongement de l’ordonnance des Eaux et forêts élaborée par Colbert en 1669 qui préconisait l’arpentage et le bornage des bois des abbayes.

Avril : Ordonnance des eaux et forêts, 1669

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Ordonnance des Eaux et forêts du mois d’août 1669, in Commentaire sur l’ordonnance des Eaux et Forêts du mois d’août 1669, Paris, Debure père, 1777. (AD 22, 14 Bi 475)
Ordonnance des Eaux et forêts du mois d’août 1669, in Commentaire sur l’ordonnance des Eaux et Forêts du mois d’août 1669, Paris, Debure père, 1777. (AD 22, 14 Bi 475)

L’ordonnance promulguée en 1669 par Louis XIV et son ministre Colbert constitue un maillon essentiel du cadre réglementaire forgé par l’État au fil des siècles pour organiser l’exploitation des forêts.

Depuis l’invention par l’homme d’outils lui permettant de défricher et de mettre en culture le sol, les surfaces occupées par les forêts oscillent entre périodes de régression (quand les arbres sont abattus pour exploiter le bois et faire place à des activités agricoles) et d’expansion (quand les activités humaines diminuent et que la forêt regagne naturellement du terrain ou quand il y a une volonté de reboisement).

Au Moyen Age et au début de la période moderne, la forêt est un espace vital pour la vie quotidienne des villages ruraux. Elle leur fournit le bois de chauffage, le bois de construction, des lieux de pâturage et panage, de chasse, de productions artisanales (charbon, verre, sabots...). Les multiples usages de ces lieux peuvent être contradictoires et l’État ressent vite le besoin de les réglementer afin de préserver les forêts et leurs ressources en bois. Cette volonté ancienne se heurte toutefois aux habitudes locales et au fait que la grande majorité des forêts n’est pas publique mais privée, propriété de seigneurs laïcs ou religieux

Au XVIIe siècle, la réaffirmation du pouvoir monarchique passe aussi par les forêts qui sont considérées d’une importance stratégique, du fait notamment des besoins en bois pour la construction navale (chêne). Mais la forêt se fait rare et il est plus que nécessaire d’aménager la replantation de certains massifs avec une exploitation plus organisée et plus systématique.

L’ordonnance de 1669, résultat de plusieurs années de réforme, débute par un constat alarmant de Louis XIV : « Quoique le désordre qui s’était glissé dans les Eaux & Forêts de notre royaume fut si universel et si invétéré que le remède en paraissait presque impossible (…) ». Le roi se réjouit ensuite d’un renouveau permettant de régir dans de bonnes conditions la forêt française. Le texte se compose de 32 « titres » définissant le service des Eaux et Forêts et le rôle des membres du personnel (les officiers de maîtrises, les grands maîtres , les garde-marteaux, les gardes forestiers, etc.). L’ordonnance insiste sur l’aspect économique et l’usage du bois en réglementant l’arpentage, le martelage, les coupes mais aussi l’organisation de l’économie rurale (glandée et pâturage). Elle précise les obligations qui pèsent sur les bois appartenant aux ecclésiastiques ou les bois privés. Enfin, les derniers titres sont dédiés à la chasse et la pêche en lien étroit avec la police des eaux.

Si l’ordonnance de 1669 est fondamentale pour l’histoire des forêts, de nombreux historiens constatent toutefois qu’elle n’a pas atteint les résultats escomptés. En effet, appliqué jusqu’à la Révolution, le texte de Colbert est considéré comme trop théorique et loin des préoccupations du terrain. De plus, les officiers et gardes forestiers chargés de la faire respecter sont souvent peu appréciés par les populations et exercent avec difficulté les missions attendues face aux habitudes locales qui persistent. Ce texte va pourtant avoir un impact important sur le paysage forestier en entraînant une lente évolution des usages collectifs. Il sera même précurseur de plusieurs textes légiférant la forêt des siècles suivants, notamment le code forestier de 1827.

Ordonnance des Eaux et forêts du mois d’août 1669, in Commentaire sur l’ordonnance des Eaux et Forêts du mois d’août 1669, Paris, Debure père, 1777. (AD 22, 14 Bi 475)
Ordonnance des Eaux et forêts du mois d’août 1669, in Commentaire sur l’ordonnance des Eaux et Forêts du mois d’août 1669, Paris, Debure père, 1777. (AD 22, 14 Bi 475)

Contacts

Archives départementales des Côtes-d'Armor
7 rue François Merlet - 22000 Saint-Brieuc