Le document du mois

Hutte de sabotiers, vers 1900

Publié le 5 mai 2022
Hutte des sabotiers en Bretagne carte postale, vers 1900  (AD22, 16Fi 10021/42)
Hutte des sabotiers en Bretagne carte postale, vers 1900 (AD22, 16Fi 10021/42)
Corps

Longtemps utilisé en Bretagne, le sabot, dont le nom est né du croisement phonétique de « savate » et de « botte », est une chaussure en bois économique protégeant du froid et de l’humidité.

À l’instar des charbonniers, il est souvent fait mention dans les archives datant de l’Ancien régime de sabotiers qui, pour des questions pratiques, vivent avec leur famille au sein des forêts. L’ordonnance des Eaux et Forêts de 1669 tente d’abolir cette pratique mais les autorise à s’installer à proximité des massifs forestiers ce qui leur permet quand même de s’approvisionner facilement en bois. Cette habitude s’est maintenue jusqu’au XIXe siècle, comme cela apparaît sur la carte postale présentée ici. Les familles de sabotiers emménagent dans des huttes temporaires en bois recouvertes de branchages où ils peuvent ainsi travailler à l’intérieur comme à l’extérieur. Ce style de vie nomade a pour effet d’isoler les familles de sabotiers qui forment une communauté à part, marginalisée et souvent dotée d’une mauvaise réputation.

La vente des sabots a le plus souvent lieu sur place ou bien sur les marchés. Certains marchés uniquement dédiés aux sabots sont même organisés dans des villes comme Guingamp ou Saint-Brieuc. Par la suite, avec la mécanisation des outils, les sabotiers se sont rapprochés des bourgs pour y établir leurs ateliers et leurs échoppes afin de vendre plus facilement. Ils ont dès lors été plus facilement intégrés au sein des sociétés villageoises et leur mauvaise réputation s’est atténuée avec la fin de leur marginalisation.

En Bretagne, les sabots sont faits en bois de hêtre que l’on « travaille » vert car cela demande moins de force pour actionner les outils. Sur la carte postale et les photographies représentant Bernard Kervoas, sabotier à Belle-Isle-en-Terre, il est possible de suivre les différentes étapes de fabrication à la main du sabot. Après l’abattage de l’arbre que le sabotier a choisi « vieux et sain », les grumes sont débitées en bûches. Dans un premier temps, on ébauche celles-ci à l’aide d’une hache à bûcher pour obtenir la forme extérieure du sabot. Ensuite, on façonne les courbes sur un établi en utilisant un outil très tranchant nommé le paroir. L’intérieur est creusé à l’aide d’un premier outil, la tarière, une longue tige en métal terminée en vrille que l’on aperçoit sur la carte postale au premier plan, puis de gouges et de cuillères permettant de creuser la place de l’orteil et le coup de pied. Le « creusage » est souvent réalisé par les femmes car le travail est moins dur. Enfin, le sabot est terminé grâce à l’usage de cuillères et de couteaux très fins pour éviter de trouer le sabot. Des éléments de décors peuvent aussi être ajoutés : gravure de motifs directement sur le bois ou ajout de gaines de cuir. Ces techniques ancestrales s’adaptent au XXe siècle à la mécanisation. Les sabotiers s’équipent de machines qui remplacent les outils manuels et ouvrent la voie à la fabrication en série.

Héritier d’un savoir faire manuel, le métier de sabotier a tendance à disparaître de nos jours. Depuis le XVIIe siècle, la famille de Bernard Kervoas est installée à Belle-Isle-en-Terre, à côté de la forêt de Coat-an-Noz, et exerce le métier de sabotier de père en fils. Il a lui-même appris le métier avec son père Jean Kervoas dont le papier à en-tête datant de 1946 figure ici. Malheureusement, bien que la clientèle demeure fidèle, Bernard Kervoas n’a pas trouvé de repreneur.

Papier à entête du sabotier Jean Kervoas à Belle-Isle-en-Terre, 1946  (AD 22, 5 W 375)
Papier à entête du sabotier Jean Kervoas à Belle-Isle-en-Terre, 1946 (AD 22, 5 W 375)

Ci-dessous, les différentes étapes de fabrication de sabots par Bernard Kervoas, sabotier à Belle-Isle-en-Terre, vers 2000