4 – Les toiles de Bretagne : registre de marque des tisserands des toiles de Quintin (1738)

Manuscrit, 40 pages papier
Dimensions : 45 cm x 22 cm
Cote : B 3736 (fonds de la manufacture des toiles de Quintin)

Il n'y a pas d'activité industrielle avant le XVIIIe siècle sur le territoire de notre département, alors essentiellement rural. Seul, l'artisanat textile se développe, pratiqué par les paysans et les journaliers qui tissent à domicile, pendant l'hiver. C'est une activité subsidiaire mais cependant elle représente une part importante des revenus des paysans tant ceux-ci sont pauvres… D'ailleurs, au XVIIIe siècle, ne disait-on pas, à Quintin,: "qui n'a pas de lin, n'a pas de pain." En effet, toute la famille participe à la fabrication de la toile, depuis la culture du lin jusqu'au tissage. A Merdrignac on tisse, à partir du chanvre. Ces toiles, appelées "Oléron" (comme celles de Pouldavid ou de Locronan), sont utilisées pour la fabrication des voiles. Elles sont exportées au XVIIe siècle vers l'Angleterre, la Flandre, la Normandie. Les guerres de la Ligue d'Augsbourg et de la succession d'Espagne, entre 1689 et 1713, interrompent ce commerce florissant. Les tisserands trouvent un autre débouché en fournissant les navires de Lorient appartenant à la Compagnie des Indes, et la flotte militaire basée à Brest.

La fabrication des toiles de lin dites "Bretagnes" se concentre dans un triangle Quintin-Moncontour–Loudéac, avec des centres réputés comme Uzel, Mûr, Plémet… Ces toiles, beaucoup plus fines, sont utilisées pour fabriquer les vêtements et la lingerie de luxe (coiffes, manchettes… pour les plus fines, chemises, mouchoirs pour les autres), ainsi que des toiles à tamis. Cet artisanat est déjà prospère au XVIe siècle. Cependant le manque de réglementation sur les dimensions ou la qualité - ou son non-respect - attire quelques difficultés aux marchands, notamment à Guingamp vers 1630. Plusieurs règlements sont ainsi élaborés entre 1676 et 1736, sous forme de lettres patentes royales "portant règlement pour la fabrique des toiles de Quintin, Morlaix et autres villes de Bretagne". Le pouvoir royal crée également les "registres de marques" servant à l'inscription et à l'identification de tous les tisserands qui doivent apposer leur marque sur leur production.
La principale destination de ces toiles est l'Espagne et ses colonies d'Amérique. On estime que les "Bretagnes" ont rapporté, en 1686, 3 750 000 livres pour 4 215 balles livrées, alors que les "Créés" de Morlaix, par exemple, n'ont pas dépassé 1 420 000 livres. C'est donc la plus importante production toilière de Bretagne. En 1712, on dénombre 600 métiers à tisser à Quintin, une centaine à Uzel et environ 50 à Loudéac, mais il ne faut pas oublier les centaines d'ateliers domestiques dispersés dans les campagnes : environ 3500 recensés en 1763. Un contemporain a estimé que cet artisanat faisait vivre 35 000 personnes, hommes, femmes et enfants sur un territoire de 40 paroisses situées au sud de l'évêché de Saint-Brieuc.
De nombreuses étapes de traitement sont nécessaires entre le lin sur pied et l'embarquement des balles de toile blanche à Saint-Malo, Morlaix ou Nantes. La graine est achetée dans les pays du nord de l'Europe puis ensemencée. Le lin cultivé dans le Trégor est réputé pour sa beauté et sa souplesse. Récolté en été, on commence par séparer la graine de la tige de lin, puis on lui fait subir un "rouissage" c'est à dire une fermentation dans l'eau qui a pour effet de détacher la fibre textile du reste de la plante. Après séchage, le lin est teillé, autrement dit, broyé, afin d'assouplir les fibres et d'en enlever la gomme. Les ballots de lin sont ensuite acheminés jusqu'aux fabriques où ils sont filés par les femmes puis tissés par les hommes. Les pièces fabriquées mesurent au moins 5 aunes (l'aune vaut 1,35 mètre) jusqu'à 55 aunes maximum. Elles sont de trois quart ou de petite laize, c'est-à-dire de 35 ou 25 pouces de laize (large). Le tisserand se rend ensuite au marché le plus proche pour négocier sa toile. Plusieurs centaines de tisserands se retrouvent pour faire estampiller leur toile au bureau de marque et trouver un acheteur parmi les trois ou quatre cents marchands de la région. Ce commerce est à la base de la prospérité des villes de Moncontour, Quintin, Uzel dont les belles demeures témoignent encore aujourd'hui de l'aisance matérielle des gros marchands de toiles du XVIIIe siècle. Ces villes sont alors comparables à Saint-Brieuc sur le plan fiscal.
L'étape suivante est le blanchissage de ces toiles brutes, c'est une opération qui dure de 2 à 4 mois. Les toiles sont mises au trempage dans de grandes cuves en bois remplies d'eau mêlée à de la cendre. Les toiles sont ensuite empesées et prêtes à être empaquetées en balles. Les marchands accompagnent habituellement leur marchandise jusqu'au port d'embarquement, le plus fréquenté étant Saint-Malo qui concentre environ 80 % du trafic. Ils remettent des échantillons à des courtiers qui se chargent, moyennant une commission de six livres par balle, de revendre la toile aux négociants. Le rôle des marchands s'arrête là ; peu d'entre eux prennent le risque d'armer un navire à leur compte, laissant cette tâche aux grands négociants et armateurs malouins. Les guerres de Louis XIV provoquent le déclin de cette industrie ; bien que l'exportation vers l'Espagne reprenne après 1713, la concurrence allemande et anglaise provoque une crise dont l'industrie toilière bretonne ne se relève pas. Entre 1779 et 1836, les neuf cantons vivant de cette industrie dans le "triangle de la toile " perdent 30 000 habitants. Le tissage des toiles de lin sur des métiers à bras continue jusqu'à la fin du XIXe siècle, mais de manière très affaiblie. Le teillage hydraulique du lin perdure jusque dans les années 1950, dans le Trégor, le long du Léguer, du Jaudy et du Trieux. Ils représentent encore 6 300 cultivateurs et 4 300 hectares ensemencés, procurant un travail saisonnier à 2 100 ouvriers.
Le document présenté ici est un registre servant à enregistrer la marque que chaque tisserand devait apposer, au XVIIIe siècle, sur la pièce de toile qu'il avait tissée. En face de chaque empreinte, on peut lire le nom, le domicile et parfois la signature du tisserand. Chacun des sept registres conservés pour la période 1736-1738 compte environ 250 noms.

SOURCES ARCHIVISTIQUES ET BIBLIOGRAPHIQUES COMPLEMENTAIRES

Bibliographie :
• Martin (Jean), "La Manufacture des toiles "Bretagne": 1670-1830", thèse d'histoire, université de Brest, 1996 (500 J 166).
• Martin (Jean), Toiles de Bretagne : la manufacture de Quintin, Uzel et Loudéac : 1670-1830, Rennes, 1998,(3 bi 2055).
• Pelletier (Y.), Histoire générale de la Bretagne et des Bretons, Paris, 1990 (5 bi 779).

Sources archivistiques complémentaires :
• série B, cours et juridictions

DEVELOPPEMENTS PEDAGOGIQUES

Niveau scolaire : CM-Quatrième-Seconde

Pistes pédagogiques
Replacer ce registre dans le contexte de l'industrie rurale de la toile en Bretagne du XVIe au XIXe siècle. Associer l'étude de ce registre à celle d'un métier à tisser, d'un inventaire après décès de tisserands-paysans, à l'étude d'une maison de marchand toilier. Réaliser un schéma reprenant toutes les étapes allant de la production du chanvre et du lin aux débouchés des ventes de toiles en Espagne et en Amériques.

Questions
Que veut dire le dicton de Quintin "qui n'a pas de lin, n'a pas de pain" ? Quelle activité est attestée par ce registre ? Sur quoi étaient apposées ces marques par ailleurs ? Quelles étaient les destinations des toiles ainsi marquées ?

Pour aller plus loin
Musée d'Art et d'Histoire de Saint-Brieuc Maison de la toile de Saint-Thélo

Site internet
http://www2.ac-rennes.fr/CRDP/22/toile_et_lin/toile_et_lin.htm